Le missel
I.
L’autre jour en remontant de Mulhouse par la voie rapide, alors que j’allais emprunter la sortie 7, voilà que j’aperçois nom de nom une voiture avec les feux de détresse en plein dans la bretelle. Je me rapproche en ralentissant et une petite vieille sort de la voiture et me fait signe. Moi, bon enfant, je ralentis à mort et je me gare devant. Je baisse la vitre passager, la vieille arrive. Je coupe l’auto- radio sinon la vieille mémé je ne vais rien comprendre. La pluie commença à battre son plein et la vieille se rapprocha à pas plus leste.
-Bonjour Monsieur ! Dit-elle d’une voix chevrotante. Je suis en panne
Ça, je l’avais remarqué que je me pense.
-Auriez-vous l’amabilité de me conduire à mon garage qui se trouve non loin d’ici ? demande-t-elle ?
Elle a de la chance parce que je ne suis pas spécialement pressé. Allez j’ouvre la porte ; elle monte et me décoche un large sourire de remerciement.
-Oh que vous êtes fort sympathique, qu’elle me dit amicalement. Tous les gens ne sont plus pareil aujourd’hui qu‘elle reprend.
Tu m’étonnes que je me dis avec tout ce qu’on voit et qu’on entend…Même les vieux parfois s’y mettent.
La vieille ouvre la porte et prend place précautionneusement puis referme la portière…
- Ah quel garage je vous conduis madame ? Que je demande ?
- Celui de Pulversheim ; c’est mon garagiste !
- D’accord je fais de la tête ; de toute façon, ce n’est pas très loin ! Tant pis j’aurais préféré véhiculer une belle fille mais enfin !!! Je redémarre et me voilà lancer sur l’asphalte. Mémé n’arrête pas de causer ; je l’écoute par courtoisie tout en gardant un œil vigilant sur la route.Je ne comprends pas tout mais c’est surtout des bondieuseries.
Les quelques kilomètres sont vites avalés ; et c’est bizarre mon pieds soudain avait une pesanteur inhabituelle sur l’accélérateur… Je m’arrête devant le garage, de la chance sur le bon côté » de ma route.
- Tenez ! Me dit la vieille, en me tendant quelques pièces.
- Non madame ! que je réplique…J’aurais l’air de quoi. Ce fut un plaisir de vous rendre ce service que j’avançais. Oh ! Répond-elle, que Dieu vous bénisse que reprend la petite vieille.
Elle sort et se dirige vers la porte d’entrée du garage. Je n’attends pas ; même pour savoir si c’est ouvert. Allez je ne traîne pas, je repars, on m’attend.
II
Ce matin je me suis levé de poil mal rasé. J’ai passé une nuit horrible. J’ai cauchemardé sur la vieille que j’avais dépanné y a deux jours. Délirant onirisme : la vieille me jetait des pelletées de terre sur le visage alors que j’étais allongé dans un trou : une tombe quoi ; mais pas de cercueil. Je la voyais se marrer et réciter des paters noster et autres imbécillités. Putain va rendre service ! Je n’arrivais pas à me rendormir.
Je saute du lit et vais faire quelques ablutions réveille matin. Deux trois aspersions d’eau de toilette et après deux rincées d’eau. Parfais ! Je me rase pas ce matin ce n’est pas dimanche.
A la cuisine j’avale un bob café serré en grignotant un genre de barre aux céréales recomposés tout en fumant ma première cigarette. Elle va me calmer celle-là c’est sûr. Mais c’est la seule qui reste dans le paquet et chiotte… Ensuite je m’habille aussi sec, futal, tee-shirt, sweater et pompes. Je dévale les escaliers qui s’écroulent sous mon poids léger mais dynamique. Zut ! Les clés, je remonte, plus de souffle vacherie de clope…
Cette fois c’est la bonne, j’ouvre la portière et m’installe. Je rapproche le siège ; Coraline ma copine m’a emprunté la tire hier. Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ce truc sous le siège passager ? Je me baisse et extirpe du dessous un petit bouquin tout miteux : un missel, avec dedans plein de petits papiers. Mince ! La vieille ! Elle a perdu son machin à prières ; elle doit plus en dormir que je me dis en me marrant intérieurement. Je jette le livre sur la banquette arrière et cherche des cigarettes à la gare ; à cette heure c’est déjà ouvert.
III.
Retour à la maison, salon, pieds sur la table basse, un peu de Burrell en sourdine, huit heures trente. Troisième kawa et autre clope, je fume trop, à côté de moi ce foutu bouquin. Je regarde un peu : ils ont même pas été foutu de rajeunir les textes comme d’autres livres revus et augmentés que je me pense… Toujours autant de niaiseries. Bon ! C’est pas le tout mais la vieille je ne sais même pas où elle crèche ! Qu’est-ce que je vais faire de ce truc ? Mais j’suis stupide que je me dis : le garage ! Je ne traîne pas un plus long instant et me r’voilà dans l’escalier qui à mon approche tremble déjà.
En voiture, quelques bornes, cent trente j’ai pas de temps à perdre. Descente vite fait, j’arrive au comptoir, personne. J’attends, j’appelle, une forme pleine de cambouis se déplace dans l’atelier : le patron ? Oui sûrement vu la tête :
- c’est pour quoi ? Qu’il me lance sans ambages ?
- Euhhh…C’est…Là j’ai un trou. Oui, euh, voilà, j’ai déposé chez vous avant hier une vielle dame qu’était en panne…
J’ai pas le temps de finir qu’il m’interrompt :
- Je parie que c’est pour son missel ?
Tu l’as dit mon ami que je soliloque ; balèze le type.
- Pouvez l’garder qu’il reprend.
- Mais la pauvre dame, il va lui manquer ? Que je larmoie l’air de rien.
- Là où elle se trouve, réplique le patron en s’essuyant les mains dans un chiffon encore plus graisseux que ses mains, à part les vers, il rigole tout seul, et encore pas des meilleurs j’vois pas trop ce qu’elle pourrait en faire…
Point d’interrogation en pleine face, le gars il s’aperçoit du malaise.
-J’explique qu’il reprend avec sérieux cette fois-ci, elle est morte hier…
-Morte ???
- Oui morte, il répète, elle était venue rechercher sa voiture, problème d’allumage qu’il baragouine, et elle s’est plantée contre un arbre, morte sur le coup !
-Mince que je siffle et de reprendre aussitôt, mais comment vous savez pour le m…
-Elle m’a dit qu’elle l’avait perdu dans la voiture du brave garçon qui l’avait déposé. Elle était triste parce qu’elle m’a rajouté sans son missel s’il lui arrive malheur elle ne serait même pas prête pour rencontrer Notre seigneur.
Ma lèvre inférieure s’affaisse devant tant de fadaises. Le type, enfin le patron, il tourne les talons en grognassant :
- Pas qu’ça à faire…
- Au …
Pas l’temps de finir, il est plus là. Je regarde le missel…J’vais pas garder ce machin quand même ! Le rêve me revient en mémoire…Allé arrête de stagner là d’ssus que je me pense, c’était qu’un cauchemar.
IV
Ca fait une semaine que je trimbale ce missel. J’ai essayé de retrouver des héritiers potentiels ; pas un seul. La pauvre vieille était toute seule. Un nom à coucher dehors, slave ou d’un coin pareil. Je me suis même surpris à le lire…Je deviens débile. Mais je ne sais pas, c’est plus fort que moi, surtout là où il y a des petits signets. C’est pas ça mais je commence à me réflexivement le cerveau.
Aujourd’hui je dois rejoindre Coraline au zoo pour une promenade d’amoureux. De temps en temps on s’fait ça, histoire de se retrouver…J’enfile ma veste, dehors il pleut ; mince pour nous…
Je prends la quatre voies direction Mulhouse mais, nom d’un chien la voiture rote, toussote…plus rien, calé ; je démarre, redémarre, plus rien…En pleine brettelle d’accélération en plus. Je mets les feux de détresse… Une camionnette s’est arrêtée derrière moi. Tiens une femme ! Plutôt jeune, pas mal vue dans le rétro. Je baisse la vitre, je sens un souffle chaud et agréable sur ma figure, j’en bafouille.
- Arrive pus à démarrer…
Sourire rassurant de sa part
- Je peux vous aider ? Qu’elle me demande ?
- Oui vous pouvez me déposer au garage de Pulversheim ?
C’est la seule chose qui m’est sortie de la bouche. Pourquoi ce garage…J’y vais jamais ! La vieille sans doute.
On regagne ensemble l’estafette et on démarre.Au sec elle est encore plus mignonne cette jeune femme…Brune, les cheveux court et noirs aux yeux verts d’algues stagnantes d’une mare ; bon la comparaison est pas terrible mais c’est la seule que j’ai sous la main…J’arrive pas à parler.
- Vous avez de la chance, qu’elle me dit tout en souriant, d’habitude je ne m’arrête jamais.
Trop bonne je suppose.
Les kilomètres sont engouffrés rapides ; alors je descends ; par chance c’est ouvert. La jeune femme n’attend pas elle répare aussitôt.
Je rentre dans le garage et j’aperçois l »ours » de la dernière fois, encore plus crade qu’avant.
- Tiens vous r’voilà qu’il me lance en m’apercevant !
- Oui ! Que je réponds. Mais cette fois-ci c’est pour moi…Enfin ma voiture …en panne.
- M’étonne pas ! Sourit-il. J’ais vu de loin la dernière fois votre véhicule, y a pas photo.
Il est bon et rassurant dans ces propos. A propos de propos, mince, zut, le missel ! J’l’avais mis dans ma poche : plus là. Mince le vieille et maintenant moi, j’l’ai paumé…Elle va m ‘n vouloir la bigote dans son paradis. Et puis je m’en fou finalement …Qu’importe ! La jeunette le rapportera peut-être…
V.
Ce matin Hélène doit aller plus tôt au boulot ; le patron l’a convoqué à huit heures tapante. Elle bois un jus et ouvre rapidement le journal. Encore un peu le temps de le lire qu’elles dit…Bof pas grand chose d’intéressant… Elle va le refermer quand elle reste bouche ouverte devant une photo.
- Mais c’est le type d’hier ! Qu’elle s’écrie ! Celui que j’ai dépanné…
Hélène se lève ; regarde l’article. Incroyable et elle se met à lire un passage à haute voix :
- Bélant Arthur a été retrouvé hier soir pendu à son domicile. La police enquête, elle n’a retrouvé qu’un petit mot sur la table non loin de lui : « La vieille ton missel. »
Hélène referme la feuille… Mince je vais être en retard qu’elle se dit en regardant la toquante. Elle bouffe littéralement l’escalier et se précipite dans la camionnette. Démarrage, rien ! Redémarrage et à nouveau rien…Crotte de flûte de…Elle se baisse et tire le levier d’ouverture du capot. Sous le siège passager un livre. Hélène se baisse et le ramasse. Un missel ? Qu’est-ce qu’il fait là ?
Dubitative elle se relève en oubliant son retard. Au suicidé sans aucun doute. Pas le temps qu’elle se resaisis soudain. Elle sort, capot ouvert, voilà…Mauvais contact. Allez faut y aller…
Hélène démarre cette fois-ci en trombe et appuie sur le champignon. Pas le temps de traîner ! Le patron va être furax… Voilà la brettelle d’accès, personne ; c’est bon elle fonce. L’estafette soudain cale. « Eh mer… » Gueule Hélène en lâchant avec furie le volant.
Quelqu’un s’est arrêté derrière elle, une petite vieille sort de la voiturette miteuse et s’avance vers Hélène. Hélène sort de son véhicule.
- Vous voulez de l’aide ? Demande aimablement la vieille dame ?
- - Ce n’est pas de refus ! Si vous pouviez…
- - Vous déposer dans un garage, dit la vielle.
- Oui, euh… C’est ça à…
- Pulversheim peut-être ? rajoute la vieille.
- Ben … Pourquoi pas que dit Hélène qui suit la petite vieille.
- Vous oubliez quelque chose mademoiselle lui dit soudain la vieille…
- Quoi ? Interroge Hélène…Les lumières ? aucune importance.
- Non ! Le missel.
- Quel missel ? Demande Hélène ?
- Celui qui est dans votre camionnette.
D’où elle sait ça cette vieille que j’ai un missel ? Se questionne intérieurement Hélène abasourdie ?
- Allez le chercher reprends la vieille ; c’est le mien rajoute-t-elle en souriant, et j’en ai besoin pour l’enterrement d’un jeune ami…