Nadèje ou variation en sib mineur.
- A Ilion c’était tous des fainéants ! Que gueulait Vierleux encore imbibé d’alcool… Et c’est pas Pâris qui les aurait fait bosser qu’il rajoute…
C’est pas que Vierleux raconte n’importe quoi mais là il dépasse les limites de l’entendement et pourtant si vous saviez… Je l’ai connu bien plus prosélyte et clair que ce soir…
1.
- P’tain de clébard pas foutu de pisser dans le caniveau…
Je marchais tranquillement sur le trottoir pour rentrer chez moi quand ces paroles parvinrent à mes oreilles. Je redressais la tête et vit devant moi une espèce d’individu d’un âge certain, dégingandé avec un vieux chien, miteux en train d’uriner contre un réverbère.
- Eh vous ! Que me héla le type ! Vous n’auriez pas l’heure des fois ?
- Oui bien sûr ! que j’aquiescais en regardant ma montre, il est vingt deux heures.
- A peine ? Que siffla le type en me tendant une main crasseuse et il repris : Jean Vierleux le Monde… et il se mit à s’esclaffer.
J’étais un peu gêné mais Dieu merci il n’y avait personne dans la rue.
- Enchanté ! Qu’il me dit en s’arrentant de rire.
- Enchanté Que je réponds ! En prenant tout de même sa main ; Cafre écrivant sans but, et là c’est moi qui me mit à rire ; je ne sais pas pourquoi il y a quelque chose de risible la dedans.
Quand j’eus finis mes ricanements stupides, Vierleux me présenta son chien :
- Et voilà Marot, mon chien incontinent et plein de puces.
Le cabot ne s’intéressait qu’à ma jambe que je m’empressai de reculer, sale bête…
- Arrête tes conneries ! Cria Vierleux au chien, t’es pas sortable !
- Bon ! Qu’il reprend Vierleux. On va pas stagner ici mon cher Cafre. Venez ou plutôt viens je t’invite à boire un godet au « Singe en hiver », un pub sympa.
J’ai un peu de temps alors je consens ; et puis c’est toujours marrant de faire des connaissances. Nous fîmes quelques enjambées et nous arrivons devant une porte battante d’un pub ou la bière coule à flot… Vierleux, mon nouvel ami, d’un coup d’épaule, fait s’ouvrir les battants et on entre… Il fait chaud et la sudation empeste l’atmosphère. C’est un relent qui au premier abord me refoule du nez mais je ne pipe pas mot et je suis Vierleux jusqu’au comptoir ou il s’installe. Non sans avoir salué quelques quidams qu’il me présente vite fait…
- Deux parfaits ! Qu’il hèle Vierleux à la serveuse qui m’a l’air un peu débordée.
- C’est quoi ? Que je lui glisse à l’oreille un parfait ?
- Ben mon gars faut sortir ! Qu’il répond avec un léger sourire… C’est un bock, un litre de bière.
- Mais ! Je dis suffoquant. Jamais je n’arriverais à boire tout ça !
- T’inquiète pas qu’il réplique, le verre restera pas vide qu’il me dit avec un clin d’œil.
Ce type, Vierleux, ça m’a l’air d’une sacrée éponge.
- Et sans être trop indiscret ? Que je rajoute alors qu’il avale une rasade de bière, qu’est ce que vous faites dans la vie ?
- Moi ? S’étouffe presque Vierleux… Ancien prof à la retraite, anticipée, de l’éducation nationale, et aujourd’hui buveur invétéré qu’il énonce sans se démonter.
- Prof à la retraite ? Que je demande interloqué ? Mais vous faites pas vieux alors !
- Quarante huit ans bien tapants, qu’il jure presque, et fier de les avoir.
Ma curiosité est à son comble…
- Et pourquoi vous êtes à la retraite ? A votre âge ? Que je réitère, en restant prudent pour ne pas trop le vexer…
- Ben… Disons que c’est là dedans, qu’il dit en se tapotant le crâne, que ça ne va pas trop bien… Ma curiosité est de plus en plus subulée, mais je ne veux pas froisser ma nouvelle connaissance qui c’est mis à discuter avec son voisin de droite… Lentement j’ingurgite la bière qui ma foi est bonne…Je m’abandonne quelque peu à la rêverie quand Vierleux en me poussant du coude me demande :
- Et toi ? Ecrivant pourquoi pas écrivain ?
- C’est long à expliquer, disons que je ne me considère pas comme un écrivain, un homme de Lettres : « j’ai la pensée triste… ».
Il me pousse à nouveau du coude en me montrant sa chope…
- Faits comme moi, oublie ! Qu’il se met à piaffer.
- C’est pas vraiment mon truc l’alcool que je dis… Moi c’est plutôt ça que je dis en lui montrant une plaquette de médocs.
- Bah c’est naturel ça ! Tu vas te périr avec tes machins qu’il rétorque.
- Puisqu’on est lancés, je me décide à lui demander ? Pourquoi vous êtes à la retraite ?
Vierleux semble réfléchir un peu circonspect, puis en posant sa chope il me regarde dans les yeux et me dit :
- Tu sais, je n’étais pas toujours comme ça ! J’avais tout pour réussir et puis…
II.
- M’sieur Vierleux ? Se leva un doit ; c’est quoi un synonyme ?
- Un synonyme ? Bonne question que je lançais à l’adresse de la classe… Oui benjamin ? Vas-y répond.
- Ben … C’est deux mots qui ont un sens presque pareil.
- -C’est cela même que je rajoutais…
La sonnerie se mit à retentir et terminer mon heure de cours. J’étais satisfait, c’était ma dernière heure de la journée. J’allais pouvoir enfin un peu souffler et surtout voir Nadèje la collègue avec qui j’entretenais une relation amoureuse extra conjugale pour sa part… Je me précipite donc vers sa classe où elle est en train de ranger ses affaires… Quand elle me voit elle sourit; regarde à gauche puis à droite ; personne, elle me saute au cou et m’embrasse furieusement… Quelle furie…
- Tu m’a manqué Jean…Me dit elle.
- Moi aussi…Je lui réponds.
Mais je suis un peu inquiet parce qu’elle ne va pas rester longtemps avec moi.
- Tu peux pas rester un peu plus longtemps ce soir ? Que je l’interroge.
- Tu sais bien que non chou… J’ai les enfants...
- Mais ! je l’interromps, ils sont grands
- Oui mais il y a aussi mon mari…
- Ca va je dis, j’ai compris et je l’enlace tendrement…
III.
- Bon sang de bonsoir que je me dis en jetant le cartable sur la table ! Même pas foutu de dégommer son abruti de mari.
J’ai les boules et grave à ce moment là. Il faut que je me calme. Heureusement j’ai des calmants parce que je viens de sortir d’une dépression assez sévère. J’en prends une bonne rasade avec un verre de bière que j’ai commencé à re boire depuis que je connais Nadèje. Les deux ne font pas bon ménage m’avait véhémenté le psy. Mais moi je m’en fiche je suis trop malheureux…
La fin de soirée j’ai même pas le courage de faire les corrections et préparations ; je m’ouvre une autre bière, une de plus la dixième au moins. Je suis furax, j’aime beaucoup Nadèje mais elle ne veut pas quitter son mari chef d’entreprise. Voilà la vrai raison que je pense, elle est vénale, je suis là que pour la baise et le reste… Elle joue avec mes sentiments et moi je prends ma guitare et répète sans arrêt le morceau que je lui ai composé : « Nadèje ou variation en sib mineur… »Une petite suite jazzie assez mélancolique.
Je suis trop nase pour faire autre chose ce soir ; tant pis demain j’improviserai…
IV
La récré a sonnée et je me sens tremblant, je sais de quoi, alors je me précipite au fond de la salle quand les gamins sont sortis et prends dans l’armoire à dicos une bouteille de rhum que j’ouvre avec avidité. J’en prends une bonne rasade que j’accompagne d’une bonne poignée de cachetons. Deux minutes suffisent, me voilà à nouveau bien. Dire que j’y croyais à ce boulot … J’avais repris des études tardivement, vingt cinq ans, j’en avais bavé pour faire un DEA un master de nos jours, pour me faire embaucher comme maître auxiliaire dans l’Education Nationale…
Oh c’était pas facile au début, mal payé, changement constant d’établissement et des collègues qui n’ont même pas vos diplômes qui vous prennent pour de la fiente… Idem pour certains chefs d’établissement… L’esprit de corps !...Tu parles ! Chacun pour sa pomme. Quelle bande de gamins parfois. Bon sont loin d’être tous pareil mais je m’attendais pas du tout à ça quand j’ai commencé… Et puis les mentalités…Omnipotents et omniscients voilà deux maîtres mots… Plus j’étais dans le système, plus ça me barbait… J’avais qu’à faire autre chose…. Ben le problème c’est que c’est la même chose et je pensais pouvoir être un peu différent ; la volonté et la hargne de la jeunesse.
C’est dans cet esprit que je passais le concours interne de titulariser. Je n’y croyais guère ; mais tout arrive et puis me voilà professeur certifié au service de la nation pour instruire une belle jeunesse qui n’en a rien affaire. Bon les jeunes ! Je m’y connaissais un peu et je faisais en sorte pour qu’eux aussi tout se passe au mieux… Cela ne fut pas suffisant… Trop de pression psychologique interne… J’ai fini par craquer une première fois… Dépression, trois mois d’absence… Le retour et puis lever le pieds, m’en fiche de la pesanteur administrative et construire un enseignement solide… Mais rien affaire, rien n’y suffisait… L’inspecteur me reprocha même d’être trop démago malgré une aisance parfaite avec les élèves.
- Ménagez-vous ! M’avait-il dit…
Les Inspecteurs ! Bêtes noires des profs dont certains ont une trouille blanche comme du grand méchant loup : La note pédagogique, l’avancement, l’échelon… Rendez-vous compte que certains ou plus certaines pleuraient comme des gosses parce que leur inspection c’était mal passée. Que les gamins avaient été infects… Bon je ne m’appesantirai pas là-dessus car ça n’en vaut pas la peine et moi dans le tout je finis par déprimer sec. J’aurais eu mieux fait de terminer un doctorat et de la recherche ou de la création…Mais il fallait bien manger comme on dit. Et puis comme beaucoup le dise : la planque ! Faut l’avoir fait pourtant pour juger…
Toujours est-il que moi j’ai tenu quelques années et grâce aux médocs et de psy en psy j’ai rencontré Nadèje…
V.
Elle avait quarante quatre ans et moi trente. Elle, mariée et deux enfants, croyait à son boulot comme beaucoup de nos collègues, mais me menait par le bout du nez pour ne pas entrer dans le détail. Je continuais à boire pour oublier que jamais elle ne serait à moi. Elle me l’avait déjà signifié tout au début… Sa situation elle ne voulait pas la lâcher. J’étais un passe temps pour elle, un jouet. Alors j’ai bu et avec des médocs c’est pas le top. J’ai de nouveau craqué, Nadèje était là je m’en contentais mais tout le reste était rébarbatif voire écoeurant.
VI
La récré se termine encore une heure de cours et puis pour la fin de matinée je la verrai… Salle des profs, l’heure était sympa, j’étais guilleret quand j’aperçus Nadèje à une table en train d’écrire, de corriger consciencieusement des copies. Je me glissais derrière elle et lui glissais un doux baiser dans le cou. Elle sursauta, mit la main sur son cœur et me fusilla du regard :
- Tu aurais pu me tuer…
Je me mis à rire comme un gamin mais je vis tout de suite qu’elle, elle ne rigolait pas…
- Assieds toi ! Qu’elle m’ordonna.
Je le fis sans demander pourquoi, sachant s’avance que c’était très important vu le ton ex cathedra qu’elle employait.
- Tu sais reprit-elle, notre relation fut une belle aventure…
- Pourquoi fut ? Lui demandai-je connaissant la réponse.
J’étais effondré et sentis les larmes qui me montaient aux yeux mais les retins
- Pourquoi tu ne veux plus de moi ? Je lui demandais la voix chevrotante…
- Je ne t’ai pas dit reprit-elle, que je ne voulais plus de toi mais que nous ne pouvions plus…
- Laisse tomber ! Je lui dis, j’ai compris vas
- Je ne le veux pas mais…
- Je t’ai dit que j’avais compris … Et tu pourras continuer à vivre sans moi ? Que je demandais gauchement.
- Non… Mais… Vois-tu, puis soudain elle rajouta, me crucifiant net, l’année prochaine je ne serai plus dans l’établissement J’ai demandé et obtenu ma mute…
Le couperet était tombé. Elle se défaisait de moi, elle me jetait maintenant qu’il y avait danger. C’est vrai que des bruits de couloirs circulaient à notre propos et si moi je m’en fichais elle par contre y était sensible…
Epilogue
J’ai rechuté grave et pire. Je fus en congé de longue durée pendant un certain temps. J’ai essayé de travailler comme correcteur mais ce fut la cata. Ma dépression, ma psychose ne s’est pas arrangée et aujourd’hui tel que tu me vois mon gars, j’échappe tous les jours à la réalité grâce à ça ! Il me montra sa chope de bière quasi vide.
- Mais, je risque à lui demander, vous enfin tu crois que c’est une solution ?
- Y’a pas de solution que réplique Vierleux. J’ai un clébard débile, un traitement débile et je me comporte comme un débile : je picole et un point c’est tout. Alors ton concept axiologique tu te le gardes et on trinque…
Il leva son bock, j’en fit autant et il se mit à entonner : »Nadèje ou variation en sib mineur. »