Absentum virilis
Vésanie, vésanie ! Indomptable tyrannie de l’âme et de l’esprit, tu me fais croire à chaque instant que mon être-là est dissemblable des autres et pourtant si semblable dans la souffrance de l’angoissante finitude…
La fameuse question : « La lumière reste-t-elle allumée dans un frigidaire quand la porte se referme » ? A été longuement étudiée, tournée et retournée pour finir par être qualifiée de loufoquerie. Hors tout le savoir qui émane d’une telle interrogation est identique à celui que l’on pourrait acquérir en se posant le fameux : « Qui suis-je ? » Mais non d’un chien que c’est chiant de se rendre compte qu’on est les autres et que les autres sont nous !
Aujourd’hui je me marie, ce devrait être un jour merveilleux… Et pourtant s’il savait…
I. Premier jour.
Alors que je me mirais dans le miroir de la salle de bain, avant de me raser comme chaque jour que Dieu fait, qu’elle ne fut pas ma surprise quand soudainement je me rendis compte que les poils de mes délicates et sensibles joues n’étaient plus là…Bizarre que je me soliloque en mon for intérieur ! Pourtant hier au soir je les possédais, drus, râpeux, et sur les deux joues !
Je passe la paume de mes mains sur ces deux faces devenues glabres : lisse comme une peau de bébé… ! Comment se puisse ? Quelqu’un m’aurait-il joué un mauvais tour pendant la nuit ?
Mais qui mis à part mon chien ? Epilé ? Je l’aurais sans doute senti ! Enfin je me dis, derechef encore en moi, que ce peut-être un de ces phénomènes insolites dont les journaux nous font régulièrement les récits… Je n’ai guère plus le temps de l’aparté ; j’ai un boulot à terminer chez un client…
II. Deuxième jour
Les choses ne s’arrangent guère… J’ai donc décidé de consulter. Tous les poils de mon corps, or ceux du milieux, se sont volatilisés. Il y a de quoi s’inquiéter non ? Et de plus à qui parler d’autre de ce qui n’est seulement une question mais un début de désarroi !
La salle d’attente est saturée de quidams, comme à l’accoutumée… Bon je prends place quand même, espérant que le doc. Ne s’attardera pas trop sur les pathologies souvent dérisoires et parfois même psychosomatiques. Mon attente dure bien plus d’une heure pendant laquelle cette question phénoménale de « chimérisme » se meut comme pour les péripatéticiens, dans les sinuosités de mon cerveau qui me donne tout lieu de croire qu’il est bien plus que malade… Mon tour arrive. Je me rue, si le mot n’est pas trop fort, dans le cabinet, ne laissant pas même au médecin l’opportunité de me serrer la main. Il en reste pantois et me suit un peu désorienté par mon comportement. Je ne lui laisse même pas lorsqu’il rejoint son bureau le temps d’ouvrir la bouche car je lui déballe aussi vite tout ce discours intérieur que j’avais pendant mon attente concocté dans mes pensées…
Il ne se montre pas vraiment bienveillant mais plutôt dubitatif sur mon état de santé mental… Je le vois dans son regard scrutateur…
Mais soudain comme par magie, moi qui le pensais prêt à me faire interner je l’entends prononcer ces deux mots :
- Absentum virilis !
- Absentum virilis ? Que je répète abasourdi.
- Virilis, virilis qu’il répète
- Bon peu importe que je lui lance, c’est quoi ce machin là ?
- C’est grave ? C’est incurable ?
Son silence me pèse… Il commence à m’enflammer ; surtout qu’il croise les doigts et ses lèvres fines esquissent un léger rictus… Il ne cesse de me regarder fixement. Soudain son sourire disparaît et son visage blêmit comme s’il devait m’annoncer une bien mauvaise nouvelle. Après un long mutisme il m’annonce :
- Ce n’est pas bien grave qu’il dit cajoleur.
Ca se voit que ce n’est pas lui qui perd sa toison, ses jarres, son attribut viril quoi !
Puis il reprend après mon hébétude :
- c’est ce que l’on appelle communément : « changement de sexe. »
Lui il est calme quand il me l’annonce et moi j’en reste coi.
- Mais c’est une catastrophe ! Que je dis quand je reprends enfin mes sens.
- Moi ! Changer de sexe ? Moi un Homme ; physiquement et moralement habitué à cette condition valorisante… Les mots me manquent.
- C’est une pathologie simple, reprend-t-il aussi serein. Rapidement vous aller constater des métamorphoses de plus en plus distinctes qui se termineront par faire de vous une femme.
Je n’ajoute rien ; le paye et sort dans la rue où la pluie commence à battre le bitume sans que cela ne m’indispose. Une femme…Moi ! Et y a-t-il un remède ? Que je me demande à l’intérieur de mon moi ? J’aime mon statut d’homme… Une bonne femme… N’importe quoi… !
III. Quatrième jour
Les transformations se font de plus en plus fulgurantes ; poitrine, cheveux fins et soyeux, hanches élargies, voix flûtée ; et maintenant quand je me regarde dans le miroir j’ai vraiment tout sauf d’une virago… Bien au contraire… Et mignonne en plus… Je me plairais bien si j’étais encore un mec ! Même mes pensées intimes se transmuent…
IV Dixième jour
J’ai dû changer de boulot, personne ne me reconnaissait. J’en ai retrouvé un facilement comme secrétaire ; avec mes attraits féminins ça n ‘a pas été trop ardu. J’ai également changé de prénom et entrepris les démarches nécessaires pour l’entériner.
Je me promène souvent en ville pour regarder les vitrines…Bon sang… Aujourd’hui je me suis acheté un petit ensemble mauve qui me va, je dois l’avouer, à ravir.
J’ai fait la connaissance d’autres femmes et je ne peux cependant pas dire qu’elles me fassent de l’effet ; mais lorsqu’un mec, mignon, croise mon regard et me fixe avec insistance je dois dire que j’en ai des frissons.
V. Treizième jour
Ce matin, au bureau, alors que j’étais avec Pélanie, une collègue avec qui je me suis liée d’amitié, j’ai flashé sur un type, grand, cheveux bruns foncés, yeux pers, intelligent et d’un humour charmant… Nous devons nous revoir.
Je ne tiens plus en place ; il m’a promis de m’emmener au cinéma. Je me promets de le capturer dans mon caret… Mais qu’est-ce que je raconte non d’un chien…Je perds la raison…
VI. Soixante cinquième jour
Onze heures, Ruize vient d’arriver. Sa mère le conduit devant l’autel. Moi je suis seule, mes parents ne sachant pas toutes ces transformations que m’avaient coûté cette étrange maladie.
La cérémonie est quelque peu barbante ; les consentements de promesses et l’échange des alliances arrivent… Je suis émue, ça me produit une sensation très bizarre moi qui était un homme, je me retrouve à me passer la corde au cou avec un autre homme… Quel délire ; s’il savait !
Mon bien aimé, Ruize, il es d’origine espagnole, tient l’alliance entre ses doigts et veux me l’enfiler. Il essaie, tente, impossible mon annulaire a légèrement gonflé et la bague ne peut s’ajuster. Peu importe, je lui tends l’auriculaire, elle rentre.
- Ne t’inquiète pas, je lui susurre, de temps à autres j’ai les doigts qui gonflent.
A mon tour j’exécute le même rite ; je prends l’alliance, la passe au doigt de Ruize, mon presque époux, l’alliance s’introduit avec facilité, même trop de facilité… Elle ne tient pas, il va la perdre…
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